Le Repaire de Gulix

Joue-la comme Czege

J'ai reçu gracieusement un exemplaire physique de Inscapes de la part de Paul Czege, parce que Après l'accident y était mentionné parmi les jeux qui lui ont servi pour cette expérience. J'ai ensuite participé à la campagne de financement de The Balsam Lake Unmurders. J'aurai aimé cité directement Inscapes, mais j'ai égaré mon exemplaire.

Inscapes, par Paul Czege

Il y a quelques mois, j'ai lu Inscapes, un zine de Paul Czege. Un zine qui parle de JDR, de JDR solo pour être précis. Mais qui n'est pas un JDR. Il s'agit d'un essai sur le journaling, sur la manière dont il l'aborde, sur ce que ça lui fait vivre, ressentir.

Si vous suivez un peu mes aventures dans le JDR solo, vous devez savoir que j'ai un gros attrait pour ce qu'on peut ranger dans la case "Journaling games". J'ai écrit sur ce blog des journaux de parties de Après l'Accident, de divers jeux "Wretched & Alone". Je les ai écrit sous la forme du journal qu'aurait tenu le personnage joué. J'ai joué en pensant à cette forme finale, à la manière dont j'allais le transmettre. J'ai joué un JDR solo... pour les autres. En quelque sorte.

Inscapes aborde cela.

Et décide de faire un virage à 180 degrés. De proposer une autre vision, une autre façon de faire. Et pour cela, il expose cette notion de Inscape. Une contraction de Inside et Escape. S'échapper à l'intérieur. Créer des mondes qui n'existent que dans nos esprits, et s'y échapper. Si vous avez vu The Life of Chuck, il y a un peu de ça. Quand on imagine un monde, il n'est pas imaginaire. Il existe dans notre esprit. En l'imaginant, on lui donne une forme de réalité. Et en jouant à plusieurs JDR solos, on se retrouve à créer un multivers.

Dans Inscapes, Paul Czege raconte ces parties, la manière dont il a vécu certaines relations avec des personnages, comment son propre avatar a navigué entre ces différents mondes, tissant des ponts entre des jeux, ramenant des personnages.

Car il n'a pas joué "un personnage", mais une version de lui-même. Plutôt que tracer une distance avec le personnage que l'on va incarner, il a fait l'inverse : ce personnage est lui, le plus proche possible. Et cela change pas mal de choses.

Cela va de paire avec le fait de ne plus jouer pour les autres. De jouer pour soi, pour ces univers qu'on va créer. Ne plus écrire pour que ce soit relu. Mais juste vivre et écrire. Dialoguer en n'écrivant que les paroles, sans chercher la prose littéraire. Enumérer des sensations. Ne pas chercher à transmettre l'information, mais la poser pour la figer, et l'expérimenter.

Et faciliter l'exploration de l'intimité. Ne pas s'encombrer de mots, de descriptions, pour les sentiments. Une sorte de libération pour enfin jouer pour soi.

"How The Worlds We Make Make Us Who We Are" Comment les Mondes que nous Créons nous Façonnent.

Une lecture passionnante, qui m'a questionné sur mon rapport avec le journaling (et sur une désertion de la pratique que j'avais à l'époque). Et que j'ai donc voulu tester. Pourquoi pas avec un jeu de Paul Czege ?

The Balsam Lake Unmurders

Après avoir découvert Inscapes, et cette autre façon de pratiquer le "journaling", j'ai donc décidé de me lancer dans The Balsam Lake Unmurders. Un jeu qui s'inspire notamment de Twin Peaks : on y incarne un agent fédéral, solitaire, débarquant à Balsam Lake, une ville au milieu de la forêt du Minnesota. Un unmurder y a eu lieu : un nécromancien a ramené quelqu'un à la vie. Qui ? Pourquoi ? Comment ? C'est ce que nous allons découvrir.

The Balsam Lake Unmurders

À l'aide d'un paquet de cartes classique, on va définir une victime, des suspects, on va enquêter, identifier des motivations, des mobiles, des moyens d'exercer cette magie interdite. Et on va parfois partir en introspection.

Le jeu fourmille de personnages, et je n'en ai rencontré qu'une fraction, avec à chaque fois des personnages rapidement brossé, en peu de mots mais avec assez de caractère pour laisser une trace. Attendez-vous à des surprises, à vivre cet espace mental bordant le multivers : j'ai rencontré une vieille dame ayant tiré une épée (parlante) du lac, une femme s'étant échappé d'un roman et d'une relation toxique, et vous pourriez être amené à rencontrer un personnage d'un jeu que vous avez précédemment joué.

Chaque suspect est un personnage à rencontrer, avec qui discuter, à innocenter (ou pas). On va explorer les trois classiques : Méthode. Mobile. Opportunité. Via le tirage de cartes, on va révéler si, pour ce suspect, on peut trouver une justification à l'élément choisi. À nous de le définir dans la fiction, par rapport à ce qu'on a déjà raconté, à la scène qu'on va s'imaginer. Et puis viendra le Suspect pour lequel on collectera les trois éléments... En espérant qu'il n'y ait pas eu trop de victimes entre temps.

Une double-page intérieure

Petite particularité perturbante, le jeu est écrit tel un labyrinthe, tel un livre dont vous êtes le héros. On navigue d'un paragraphe à un autre selon notre tirage de carte, et les règles ne nous sont exposées que lorsqu'elles deviennent actives. Pas de vue d'ensemble.

C'est plutôt ingénieux lors des premières sessions, notamment pour se lancer tel quel dans la partie. Mais au fur et à mesure, ces allers-retours nécessaires (au cas où on l'on tombe sur un cas que l'on ne connaît pas encore) deviennent un peu contraignants, et sortent de l'immersion. Si je devais retourner à Balsam Lake, je préparerai une fiche récapitulant le processus.

Dans tous les cas, j'ai adoré cette aventure, cette légère folie dans les personnages proposés, ce côté brisons le 4e mur. Et cela m'a lancé pour la suite...

D'autres aventures...

J'ai décidé de poursuivre cette façon de jouer, en me focalisant sur le ressenti plutôt que sur l'artefact produit. En n'écrivant pas pour être relu, mais pour poser l'ambiance. Et c'est un mode que j'ai du mal à quitter maintenant. J'ai ainsi joué à Après l'accident, à Blood on my Name.

J'ai même décidé d'explorer les frontières du multivers en reprenant des personnages que j'avais rencontré à Balsam Lake. J'ai ainsi pu tester un des trois jeux de la Trilogie de l'Horreur récemment publiée chez Les Fondations de l'Imaginaire.

Dans Le Reflet du Mal, on joue un enquêteur (le même que dans Balsam Lake) qui fait face à un tueur en série machiavélique. Pensez Hannibal Lecter, Esprits Criminels, Se7en, Zodiac... Un jeu Wretched & Alone assez classique, avec des prompts qui cernent très bien le genre, et une petite originalité sur les cartes Coeur. Il s'agit des Obsessions de l'enquêteur, et elles sont remises dans le paquet après le tirage, revenant, sans cesse. Et c'était une suite parfaite, même si dramatique, à la suite de mon aventure. Qui commence à construire un univers...

Le Reflet du Mal

Cette manière de jouer, plus intime, moins littéraire, je l'imagine au coeur d'un jeu que j'écris depuis plusieurs mois, et que je vais bientôt dévoiler un peu plus, avec sans doute une démo de jeu. Mais attendez-vous à du solo !